Etats d'ames d'un journaliste sénégalais

Toujours égal à lui-même : la démesure. La langue de bois, ce n'est pas son truc. Il n'aime pas le « mensonge », encore moins « l'hypocrisie », surtout quand le sujet de discussion tourne autour de l'immigration. Il la vit comme un refoulement.
Et la Courneuve dont il avait pour mission de « nettoyer », en dit long sur son rapport à l'immigration. Vocabulaire volontairement outrancier, une métaphore dangereuse qui a assimilé les habitants de ce quartier à des saletés, des ordures. Certainement, la Courneuve rappelle l'immigration. Or, Sarkozy est allergique à l'immigration, qu'elle soit subie ou choisie. Pardon Freud, d'avoir prêté attention aux bourdonnements du divan. Qu'importe, il est devenu président de la France. La fin justifie les moyens ! Avec les compliments du Florentin.
Sarko est d'une franchise légendaire. Et pour s'en convaincre, il faut le trouver dans l'univers de la politique-spectacle. Il a du flaire et sait surfer sur les attentes des populations. Il est « franc, comme le président Wade ». Ce n'est pas moi qui le dit. Avec ce bel hommage, je parie que les Sénégalais qui dorment les pieds dans l'eau dans la banlieue dakaroise vous seront très reconnaissants. Et s'ils avaient la chance de leur vie de vous approcher, ils ne manqueraient pas de vous chantonner à l'oreille : « Sarko Dolli gnou ! » (Sarko, le peuple en redemande). Mais attention à l'incident diplomatique, cette marque déposée « Dolli gnou » appartient à notre « Gorgui national » qui n'aime pas qu'on marche sur ses plate-bandes.
C'est vrai que la France, pays « d'ouverture », ne peut accueillir toute la misère venue d'Afrique. C'est le message que Sarkozy a délivré hier à l'Ucad. Et puis, « le jour où tout le monde ira en France qui va développer le Sénégal ? ». La question ne manque pas de pertinence et surtout de piquant ou de mordant. Personne ne construira l'Afrique, encore moins le Sénégal, à la place de ses propres fils. C'est cette vérité que Sarkozy est venue asséner en faisant un long détour par la colonisation. Seulement, le président Français doit savoir que son pays n'est plus une destination privilégiée par les candidats à l'émigration. Ces derniers pensent plutôt à l'Espagne, l'Italie, aux Usa, à l'Australie, à la Chine. C'est avec ironie qu'ils parlent de ce « beau et hospitalier » pays qu'est la France que certains assimilent à "Sandaga", notre grand marché. Mais ne les prenez pas au sérieux. C'est de l'humour "polonais-français".
Quand je l'ai entendu parler aux étudiants, dans un amphithéâtre plein à craquer, j'ai pensé à ces missionnaires venus en Afrique "civiliser" nos arrières grands-parents. Il parle du paysan africain qui vit « avec les saisons ; dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fins des mêmes gestes et des mêmes paroles ». Et d'ajouter, parlant toujours du paysan africain : « jamais il ne s'élance vers l'avenir. Jamais il ne lui vient à l'idée de sortir de la répétition pour s'inventer ».
Des clichés, encore des clichés, toujours des clichés. Quelle injure ! Le paysan africain serait-il dépourvu de raison au point de s'enfermer dans un mimétisme « bestial » ? Entre « l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fins des mêmes gestes et des mêmes paroles » du paysan africain, et l'ignorance ou l'inculture de l'élite européenne, la raison m'interdit de choisir.
Sarkozy, le monde a évolué et l'Afrique avec. Il suffit pour cela de faire un tour dans certains champs pour s'en convaincre. Le temps où les Africains habitaient sur les arbres (il semble que des européens continuent à le penser, quelle hérésie !) est révolu. Les singes ont disparu depuis que les immeubles ont remplacé les arbres. Encore la démesure ! Pitié.
Editorial de Sud quotidien Dakar par Bacary Domingo Mané, 27/07/2007

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